samedi 12 octobre 2013

ça va trop vite



11/10/2013
Aujourd'hui j'ai "la honte": rien dit, rien écrit pendant un mois.
On dirait administrativement parlant, qu'il s'agit d'un accord, ou d'un rejet, tacite.
Autrement dit, silence gardé pendant un mois signifie qu'on n'a rien à dire au sujet de la chose demandée...et que cette absence même d'expression lui donne un sens par défaut.
Mais ne rien avoir à dire signifie-t-il un non-lieu?

Bien sûr que non. Au contraire. Il y eut la rentrée, le retour des uns, des rendez-vous à honorer, les organisations à recréer, des essais à entreprendre, les souvenirs à laisser de côté et des projets à refaire...Tout ce ré-assemblage me prit du temps, de l'énergie, encombra ma tête de pensées contradictoires.
Encore une fois, je ne sus pas me reculer suffisamment pour observer à distance ce qui se tramait dans le nouveau paysage.
Et c'est ainsi qu'on n'écrit plus, parce que ça va trop vite.

Aujourd'hui le temps ralentit. Mélancolie d'automne. Le ciel devenu gris s'embarrasse de pluies continues et mouillantes, le feu a été rallumé au salon...je vais bientôt remiser les chaises longues qui ont finalement bien peu servi.
Alors pourquoi reprendre l'écriture du journal? S'est-il passé quelque chose de particulier? 

Oui, et c'est une histoire d'ancêtre.
Galvanisée par mon pèlerinage en Bourgogne, depuis plusieurs mois je piste mes aïeuls de l'Yonne. J'ai rapidement trouvé, grâce à un excellent site de généalogie et des personnes capables de partager leurs travaux...le mariage du couple le plus ancien connu de cette branche...en 1695...et depuis de nombreuses semaines je cherche à enrichir mes connaissances à leur sujet. Lui fut un laboureur, aux initiales identiques aux miennes. Nous l'appellerons donc CP.
Les recherches s'avèrent particulièrement laborieuses J'épluche des registres en très mauvais état, pour ne pas dire en miettes. Je patauge dans d'innombrables homonymes, des structures familiales étonnamment reproduites d'une génération à l'autre, tout en construisant des hypothèses pour reconstituer une possible fratrie du XVIIème siècle... qui me donnerait la solution de certaines énigmes.
Je note tout: les gendres, les beaux-frères, les oncles et les tantes, les cousins, même ceux qui étaient là, on ne sait pas pourquoi, mais il y avait sûrement une raison... tous ces gens-là me sont infiniment précieux. Et je bénis à mon tour ce curé qui se donnait la peine d'écrire avec soin les noms de tous les spectateurs d'un événement, ou presque.
Mais au fil du temps, des déceptions, des échecs renouvelés, des non-lectures de fragments indéchiffrables, des introuvables, je me préparais à l'abandon de cette piste-là.
Et hier soir, n'y croyant plus, tout en ressentant une sorte de sentiment prémonitoire, que "c'était maintenant" ou "jamais", que j'avais assez tourné et retourné les mêmes pages en me désespérant... j'ai trouvé l'acte de décès de CP.
CP disparut en 1724, à l'âge de 70 ans.
Cette trouvaille fut une sorte de soulagement, mais accompagné d'une relative tristesse. A force de surveiller CP, il m'était devenu familier. Je l'ai guetté partout. Présent à presque tous les mariages des proches, mais aussi lors des deuils, ou des catastrophes familiales, telles qu'un beau-frère foudroyé dans la rue d'un village, ou la douleur de la naissance de neveux, deux enfants jumeaux... mort-nés.

Qu'est-ce à dire ? Qu'en cherchant des ancêtres on s'entoure de personnages, d'une famille étrange dont les visages nous échappent, mais qu'on se plaît à imaginer vivants dans des paysages inconnus. On trace leur histoire en leur construisant un caractère. Bien au-delà des noms, ils deviennent des personnes. Quand ils sont là où on les attendait, c'est une joie extraordinaire. Ils ne savaient pas, et je n'étais pas sûre, et pourtant le rendez-vous est honoré.
Mais lorsque la mort survient, la magie disparaît.
Il faut leur dire adieu, une nouvelle fois. Les voilà repartis pour le chemin de l'oubli, quasi-définitif.
Certains disent qu'il faut laisser les morts tranquilles. Bien sûr.
Mais qu'importe ?
Je suis bien certaine que toutes ces enquêtes, ces jeux passionnés d'une enfant tout simplement curieuse ...ne les dérangent pas beaucoup, là où ils se trouvent... peut-être?

mardi 10 septembre 2013

D"un nom à l'autre



10/9/13
D’un nom à l’autre

Au travail, je suis fréquemment confrontée à la question du nom, surtout celui des femmes. Car celles-ci changent de nom. Dans l’univers binaire de nos ordinateurs, quelle drôle d’idée !

On se perdait déjà dans les paperasses. Entre le nom de jeune fille, le nom patronymique, le nom d’usage, le nom marital, etc. la femme change de nom, parfois plusieurs fois dans sa vie. « Comment vous appelez-vous ? » Pas toujours facile de répondre !
Lors du mariage, certaines adoptent avec plaisir le nom du mari, souvent pour faire comme les autres. Ou combinent le leur avec celui de l’époux, histoire de contenter tout le monde.
Plus tard, si un divorce survient, quelques-unes préfèrent garder ce nom étranger qu’elles avaient emprunté, mais la plupart n’ont qu’une hâte, retrouver partout leur vrai nom, cherchant à effacer ce traumatisme d’adulte. Nouveau changement de nom…

Nos outils informatiques s’y égarent, la plupart construits autour d’adresses électroniques, presque toujours bâties sur nos noms et prénoms. Les machines s’affolent : comment retrouver des individus qui changent d’identifiant ? Elles préfèrent additionner des clones de la même personne, dans l’impossibilité qu’elles se trouvent de changer ce qui, d’après elles, n’est pas modifiable. Pire, elles combinent parfois l’ensemble et s’entortillent elles-mêmes dans ces imbroglios.
J’observe avec un peu d’amusement qu’en dépit de nos « progrès informatiques », dans la pratique, le méli-mélo des noms se poursuit.

Mais le plus étonnant est la résurgence des noms fantômes.
Ainsi, bizarrement certes…une collègue a changé à la fois de nom et de prénom. Un collègue écrivit pour nous l’annoncer, cette phrase stupéfiante « Alice Martin devient Catherine Leroy ». (Note : noms et prénoms changés) A cette époque, je crus qu’une personne avait simplement pris le poste d’une autre…Il n’en était rien.
La machine n’oubliant pas tout, Catherine Leroy se plaint aujourd’hui que tout en effectuant des saisies informatiques sous son nom actuel, l’écran affiche, quelquefois, « Alice Martin » histoire de remuer les vieux souvenirs enfouis.
Je n’ai pas posé de question à Catherine Leroy, il m’a semblé que derrière sa plainte se cachait une demande forte, une chose importante, un droit à l’oubli, justement.
Pour moi qui n’ai changé que de nom, une feuille fiscale s’obstine à me rappeler annuellement mon ancien nom d’usage, abandonné depuis presque vingt ans…et ce, malgré mes réclamations renouvelées. Une autre feuille fiscale s’adresse à moi d’autorité sous un nouveau nom d’usage, suite à mon second mariage …et ce, malgré mon application à n’inscrire que le seul nom qui soit le mien, celui qui me fut donné lorsque que je suis née….
Qui suis-je ?
Les résurgences et les usages imposés ne sont pas si bénins qu’on pourrait le croire. Lorsqu’on touche au nom de la personne, est-on si loin de la personne elle-même ?

mardi 3 septembre 2013

Le petit pré d'Hermanville



02/09/13

C’est un petit pré verdoyant fermé d’une clôture grillagée, au bord d’un chemin de terre. Un peu à l’écart du village, un de ces vagues chemins qui passent par-derrière les jardins, parfois découpés en morceaux par des lotissements nouveaux. 
A première vue, le pré semble joli, frais et riant comme je les aime, et s’agrémente d’un immense cognassier comme vous n’en trouverez nulle part. L’arbre étale ses branches chargées de fruits, occupe tout l’espace et masquerait presque le reste.
Mais c’est bien le reste qui m’intrigue.
Au fond, c’est un poulailler en béton fort laid orné de grilles qui n’en finissent pas de rouiller. Point de volailles courant dans ce coin d’herbe tendre, l’endroit est bien désert. Serait-ce des lapins qui s’ennuient dans les casiers ?
Je me garderai bien d’aller visiter les lieux, car au beau milieu de la pelouse, à côté de l’arbre majestueux, est exposée une bien étrange chose.
C’est un animal empaillé, fixé sur une planche de bois, tenant dans sa gueule un autre animal, oiseau peut-être, sous forme de bestiole indéfinissable.
Guère férue en taxidermie, j’hésite à donner un nom à ces pauvres ruines d’êtres vivants.
L’animal gris-jaune campé sur son support, plutôt bas sur pattes et ras de poil, observe le passant en découvrant des dents acérées et le dévisage avec une expression féroce.
Quel est le sens de cette exhibition ?
Le propriétaire a-t-il fièrement empaillé son chien en mémoire de cet excellent chasseur qui lui était cher ? S’agit-il d’effrayer d’éventuels prédateurs par une présence menaçante…et pourtant aussi remarquablement immobile qu’un épouvantail ?
Je scrute un moment cet ensemble bizarre sans trouver d’explication satisfaisante à cet appareillage, puis, la tête encore une fois embarrassée de questions, je passe mon chemin.
Entre les corbeaux pendus et le chien-momie qui vous dévore de ses yeux morts, comment ne pas fuir, encore, cette campagne transformée en musée des horreurs ?

24/08/13



Le 24 août 2013 est la journée des M.

Demain nous partons pour Maignelay. Cette visite que je voudrais régulière, au moins annuelle, est importante.
C’est une brève rencontre avec mes disparus, mon histoire, tout ce que j’aime et déteste à la fois. J’ai rendez-vous avec mon passé, qui m’a tant alourdi la vie dans d’autres époques, mais qui pèse encore plus lourd aujourd’hui, par cet espace vide qu’il a laissé, en creux derrière lui.
Ce n’est pas tout près d’ici. J’imagine que si le village était plus proche, je me rendrais plus souvent là-bas, pour me recueillir, honorer ces lieux de mémoire, que je sais condamnés à l’abandon plus tard, lorsque je serai partie à mon tour.
Y aller deux ou trois fois par an par exemple.
Ce n’est pas que j’aime vraiment ce pays, oh non…
Parfois je me demande si je voudrais y retourner, pour y habiter, un jour, si je me retrouvais seule.
La réponse est un grand non. Bien sûr que non.
Mais j’ai parfois besoin d’y être. D’y respirer mes souvenirs.

Demain encore nous irons un peu plus loin, dans le village de Marestmontiers, dans la Somme. Quelques-uns de mes ancêtres y furent Meuniers. J’ai besoin de découvrir ce lieu, d’observer le site où se trouva peut-être le Moulin, avant les destructions guerrières.
Et j’espère même entrevoir le Marais, sur la piste d’une ancienne photo datée de 1903, exprimant toute la poésie d’un lieu profondément paisible.
 Et puis il y a les questions qu’on promène avec soi, telles que celle-ci : « Quand le moulin de Godenvillers s’arrêta-t-il de tourner ? Mon ancêtre DA fut-il le dernier meunier ? »

Et pour en terminer avec cette pensive journée, toute encombrée de M.., j’apprends ce matin auprès de Mathieu, mon Maraîcher, que le Manoir de C fut acheté il y a une vingtaine d’années par un fou, ou plutôt un Malade, d’une Maladie dont Mathieu a oublié le nom… 
Cette maladie consiste, d’après Mathieu, à acheter les anciennes propriétés de la noblesse, manoirs ou châteaux, pour les abandonner volontairement, faire en sorte qu’ils tombent en ruine…l’objectif étant de punir les royalistes ! Une opération de destruction pour faire disparaître les traces des anciens Monarchistes ?
Je l’ai écouté, un peu troublée.
Car je connais le manoir de C, nous l’avons observé de l’extérieur, en mars.
Nous avions écouté le silence des ruines et l’étonnant son de l’eau coulant à l’intérieur.
J’ai relu mon journal, en date du 3 mars 2013.
Je ne m’étais pas trompée. Pourquoi ?
Peut-être ai-je su…à cause du bruit de l’eau ?
Oui, bien sûr, c’est l’eau qui me l’a dit.

mardi 13 août 2013

Le chat du boulot



13/08/13

Je passe plusieurs jours de la semaine dans un bâtiment noirâtre, tout en verre. Un peu étrange car il possède un toit-terrasse couvert d’herbes folles. C’est ainsi qu’on le désigne à ceux qui viennent pour la première fois : le bâtiment noir avec des herbes sur le toit.
Malgré ses murs-panneaux de verre, il n’est pas clos comme les buildings de La Défense. On est en Normandie, ici, on respire. L’édifice est bas, sans air climatisé (pour quoi faire ?), la plupart des fenêtres s’ouvrent sur les alentours : la rue, le tram, des haies de thuyas, une pelouse.
Au rez-de-chaussée des portes-fenêtres s’ouvrent sur une terrasse de plain-pied avec la rue : les chanceux qui habitent ces bureaux-là peuvent s’échapper en douce pour rejoindre leur voiture en évitant les portes officielles et l’œil de la badgeuse.
Quelqu’un profite de cette situation privilégiée pour tenter de créer des relations avec ces pauvres humains enfermés qu’on appelle salariés.

C’est le chat du boulot.
Il est roux et blanc, plutôt maigre, pas très beau. Il miaule beaucoup, se frotte et se roule par terre, s’assure qu’on le regarde au-travers des vitres lorsqu’il s’étale au sol, s’insinue dans les portes-fenêtres ouvertes pour pénétrer dans notre univers administratif. Il semble s’y plaire beaucoup. Parfois il s’invite dans une réunion, s’installe sur une chaise. Il écoute. Ou il dort. Comme les participants eux-mêmes. Le chat du boulot s’adapte très bien.

Dans les couloirs, on proteste « Ah qu’il est embêtant ce chat ! » « Il va finir par se faire enfermer quelque part » ‘ « Il va faire des bêtises » (Grimper aux rideaux peut-être ? Dévorer nos dossiers ? Marquer son territoire ?)
J’essaie de positiver : « Ceux qui se plaignent des souris qui courent sous les thuyas devraient être contents. Il les fera fuir »
Bien que chacun se défende de lui avoir donné à manger, cet incroyable chat persiste. On le chasse, il revient.
Et le lendemain matin… le chat est toujours là.